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Une
Journée de Collecte
Comme les Autres

Eric
Genevelle
(janvier 2000)
Ce matin, Toby
Veall,
responsable de la station de collecte Rift Valley Tropical située
à Kalambo, Zambie, a décidé que nous irions collecter des
cichlidés.
Je dis nous, car depuis 10 jours que je suis là, je participe à
toutes les manœuvres et me plais à donner un coup de main malhabile
aux pêcheurs expérimentés. Et puis, ce n’est pas la centaine de
poissons que je laisse échapper qui changera la face du monde. Toujours
est-il que nous voilà partis sur une belle barque en bois qui doit
bien faire ses douze mètres de long, équipée d’un 25 CV. Dans la
poche, la liste des espèces que nous devons collecter. Pour certaines,
je connais comme les Xenotilapia ochrogenys, pour d’autres,
c’est le nom local et je verrai bien et puis, en bas de la liste,
environ 200 pen balls. Toby exporterait-il des
stylos bille ? Etonnant. Renseignements pris, c’est le nom
local des Cyprichromis. Que ce soit des leptosoma,
des sp. Jumbo, des sp. zebra, des pavo, peu importe, ce
sont des Bics !!! Toby m’a montré sur un livre ceux qu’il voulait,
il me reste à désigner sous l’eau aux plongeurs la bonne espèce
en n’oubliant pas de leur indiquer qu’il faut aussi remonter des
femelles. Nous sommes 14 sur le bateau ; 5 plongeurs à bouteille
ou au narguilé, 6 plongeurs en PMT (Palmes, masque et tuba), 1 pilote
(Craig) et votre narrateur.
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| Barques
de collecte à Kalambo |
Enfants
à Chitili |
Chitili |
Il est 7 heures
du matin, nous sortons de la crique de Kalambo pour nous arrêter
10 minutes plus tard au village voisin, Chitili. C’est là que vivent
la majorité des employés de Toby et 80% de l’équipage, plongeurs
compris sautent du bateau et rentrent chez eux afin de prendre la
batterie de cuisine pour l’encas du matin, du midi, de l’après midi,
etc… Hé oui, quand on n’a pas de ticket restaurant, on s’organise !
Une demi-heure plus tard, tout est embarqué, on repousse le bateau
pour s’échouer de nouveau 600 mètres plus loin dans le village voisin.
Nouvelle pose forcée, Craig et moi restons seuls sur le bateau à
attendre le retour de la troupe. Pendant ce temps, une vingtaine
d’enfants nous tiennent compagnie. Pas un ne bronche malgré leur
jeune âge et tous nous jettent des regards rieurs plein de malice.
L’équipage reviendra avec des cigarettes et les bras chargés de
mangues délicieuses. Ils ont aussi essayé de négocier un poulet,
mais à 1200 Kwacha le moineau, trop cher. On a déjà de la chance
qu’ils aient trouvé leurs cigarettes car sinon, on était bon pour
leur offrir un paquet ou s’arrêter à tous les villages. On repart.
Il est temps car nous sommes partis depuis 1h30 et nous n’avons
pas fait plus d’1 km. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent…
et quand bien même (mais c’est un autre problème).
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| Narguilé
sur le bateau |
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Des Cyprichromis
sacrifiés |
On arrive vers 10
heures dans la baie de Chisanza. Deux plongeurs sautent à l’eau
avec les bassines et une cuillère en bois ! Ils vont à terre
pour ramasser du bois pour le feu…et préparer la cuisine !
On les laisse, car on doit quand même ramener des pen balls. Pour ce faire, deux plongeurs tendent une grande moustiquaire
d’environ 4 mètres de haut sur 7 mètres de large. Ils avancent ainsi
vers un banc et deux autres plongeurs prennent le banc de travers.
Ces derniers, en écartant les bras dirigent les poissons vers le
piège qui forme une immense poche presque invisible. En un coup
de filet, plus de 200 Cyprichromis sont capturés. Mais il
nous faut faire vite car s’ils restent plus de 30 secondes la tête
prise dans les mailles, c’est la mort assurée.
Pour les poissons
solitaires, la technique diffère. Prenons le cas du Neolamprologus
buescheri. Ce cichlidé vit dans les failles rocheuses. On utilise
alors un filet quasi transparent de 2 m par 10m de long qui est
plombé à la base et équipé de flotteurs dans sa partie supérieure.
Il reste alors naturellement posé verticalement à l’endroit où on
le pose. Dès que l’on repère un poisson, on ne s’approche pas trop
près de manière à ne pas l’effrayer et le faire fuir. On encercle
alors son repère avec le filet en veillant bien à ce que sa base
épouse le pourtour rocheux. On laisse cependant une entrée libre
afin de pénétrer sois même dans le piège. Quand le dispositif est
prêt, on cherche à faire fuir le poisson par tous les moyens en
frappant des pierres entre elles, en criant comme une baleine, bref,
c’est épuisant. Le poisson adopte alors deux attitudes : la
première, pas intéressante à nos yeux, est de se cacher encore plus
profondément dans son trou et de se débiner très discrètement. La
seconde, celle visée, est de paniquer et de s’enfuir et de se prendre
dans le filet. On se jette alors dessus avant qu’il ne fasse demi-tour,
on le prend dans la main et le mettons rapidement dans un sac plastique.
Comptez environ ½ heure par N. buescheri…
Et là, interdiction
formelle de remonter à la surface. L’animal a besoin d’entamer une
longue décompression. On le place alors dans une cage d’environ
1 mètre cube qu’on laissera posé sur le fond. Sur la trappe d’accès,
on posera quelques grosses pierres de façon à ce que les poissons
ne s’échappent pas ou que la cage ne se renverse sous l’effet du
courant. Tous les jours, il faudra retourner sur site et remonter
la cage de 2 à 6 mètres selon la profondeur de départ et la fragilité
de l’espèce collectée. Ainsi, il faudra une petite semaine pour
remonter sans trop de risques des Benthochromis tricoti
ou Cyphotilapia frontosa. De toute manière, il y aura de
la perte et entre 25 et 50 % des poissons collectés ne survivront
pas à cette épreuve stressante que représente la capture de l’espèce.

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L’objectif
est donc de collecter les espèces le moins profondément possible.
En effet, outre les problèmes de mortalité dans les cages (stress
et blessures) ce n’est pas tant le fait de remonter la cage
de quelques mètres qui est problématique, mais de retourner
sur place. En effet, en Zambie, le prix de l’essence est excessif
(environ 1,2 $ le litre) et le fait de retourner pendant une
semaine sur des sites de collecte distants de plusieurs kilomètres
est économiquement très pénalisant. L’intérêt est aussi de collecter
une espèce dans un biotope propice à sa collecte. Ainsi, collecter
un Tropheus au sein d’un biotope rocheux composé de
blocs énormes est une pure perte de temps. En connaissant bien
le terrain, le pêcheur sait que 500 mètres plus loin, il trouvera
le même poisson au sein d’éboulis plus faciles à manœuvrer.
Il faut aussi agir à certaines heures de la journée et, par
exemple, attendre que les Tropheus se regroupent en bancs de
centaines d’individus pour se nourrir. Ce sont toutes ces petites
finesses, ces différences d’approches, cette connaissance du
terrain et des espèces qui feront qu’une expédition sera ou
non, une réussite. |


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11 heures. Les
pen balls et 4 Neolamprologus buescheri sont dans la cage
et on retourne sur la côte. Les braises sont prêtes, il ne reste
plus qu’à cuire l’excédent de la pêche, soit des dizaines de
Cyprichromis ne correspondant pas aux pen balls convoités par
les clients de Toby et autres cichlidés du genre Petrochromis,
Tropheus, Limnotilapia et Haplotaxodon qui
se sont laissés prendre par erreur. En quelques minutes, le repas
est prêt, les poissons grillés et accompagnés du traditionnel mini-mil
(sorte de purée locale que l’on prend à pleine main et qui constitue
pour les locaux la base de l’alimentation). Au début, grignoter
un Cyprichromis sp. leptosoma Jumbo, ça fait tout drôle.
C’est comme fumer un billet de 200 F. Puis on apprend à préférer
certaines chairs plutôt que d’autres. C’est, à mon sens l’Enantiopus
melanogenys le meilleur… Peu d’arêtes, une chair blanche, bien
ferme, un peu à l’image de notre sole française. On termine par
quelques mangues délicieusement sucrées puis repartons à la pêche.Ce
coup ci, ce sont des Xenotilapia ochrogenys qui nous attendent
(malgré eux !) Toby a besoin de femelles (pas de raccourcis,
merci). Pas facile à distinguer car les mâles, bien que légèrement
plus gros, ne sont pas en parure de noce. Les ochrogenys
sont bien là, par centaines, nageant à même le sol par groupes de
20 ou 30 et parfois mêlés à quelques Enantiopus melanogenys.
La pêche est idéale car la profondeur n’excède pas 3 mètres de profondeur.
Nous n’aurons donc pas besoins de décompresser le fruit de notre
collecte. On place alors le filet verticalement, posé sur le sable,
un plongeur en attrape une des extrémités et nage dans une direction
au hasard. Quand il aperçoit un groupe de poissons désirés, il tourne
autour et encercle ainsi partiellement le banc. Les autres plongeurs
suivent et poussent les poissons vers le piège qui n’est alors pas
entièrement fermé. Les plongeurs pénètrent alors dans le filet avec
les derniers poissons et séparent les mâles des femelles (c’est
à dire que les mâles mourront dans le filet et seront consommés
plus tard). Puis retour vers la surface.

Cyphotilapia frontosa |

Les meilleurs sont les Enantiopus |
En fait, à
chaque poisson sa technique de pêche. Je dirais même que deux races
géographiques d’une même espèce peuvent être collectées différemment.
Ainsi, pour ne parler que du célèbre Cyphotilapia frontosa,
la race du Burundi est collectée à faible profondeur avec des filets.
On les trouve en bancs nombreux et s’attrapent facilement. Par contre,
les races du sud et plus encore, celles du sud Congo sont beaucoup
plus difficiles à collecter car plus profondes, plus méfiantes et
solitaires. Il convient alors de contourner le poisson par le bas
de manière à ce que s’il s’échappe, il ne puisse s’enfoncer dans
les profondeurs du lac. Le matériel diffère aussi en fonction du
poisson… et du plongeur… Toutes les espèces situées à plus de 5
mètres de profondeur, donc, qui nécessitent une remonté progressive
(ne serait-ce que de quelques minutes) sont collectées soit avec
l’assistance de bouteilles d’air comprimées (jamais ré éprouvées)
ou d’un narguilé de 40 m de long avec compresseur à bord (disposant
–quel luxe – d’une bouteille d’air comprimée en sécurité). Plus
la plongée est profonde, plus on utilise le narguilé. Tout simplement
parce que cela nous permet de contrôler les plongeurs, en temps
d’immersion comme en profondeur atteinte. Quand nous estimons qu’ils
ont assez plongé, on tire sur le tuyau. Simple non ! En plus,
quand ils descendent en bouteille, puis veulent remonter en surface,
ils ont la fâcheuse d’accélérer dans les 3 derniers mètres pour
arriver à sauter dans le bateau avec la bouteille sur le dos. Avec
un narguilé, cette habitude mortelle est inutile. Autant en profiter.
En contrepartie, toutes les plongées effectuées dans les zones des
15 mètres sont effectuées en bouteilles. Lorsqu’il s’agit de collecter
des Ophthalmotilapia ou autres poissons des zones superficielles,
les plongées se font en PMT, par d’autres hommes n’ayant plus, ou
pas, le droit de plonger à l’air comprimé (fatigue, accident de
décompression dans le passé, sida, âge avancé, plongeur débutant,
etc.).
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| Chrysichthys
brachynema |
Boulengerochromis
microlepis |
Mais au-delà du
matériel et de l’espèce à collecter, c’est l’habilité du plongeur
qui fait toute la différence. Les différences sont impressionnantes
entre un débutant (comme moi) un quelqu’un comme Oscar qui pratique
depuis plus de 15 ans. J’ai bien tenté de maintenir 3 poissons sous
l’eau dans la même main et rabattre le filet de l’autre, en apnée,
impossible. Eux, si, et sans trucage. Et la différence entre un
bon plongeur et un excellent plongeur, me direz-vous ? Elle
se situe sur sa capacité à appréhender et de gérer le stress de
son poisson.
La pêche
est terminée et tous les poissons décompressés sont stockés dans
des grands fûts en plastique bleu sur le bateau. Pour ceux qui décompressent
encore dans les cages, on les remontera de 2 mètres, puis on reviendra
demain, puis après demain… On se requinque avec quelques mangues,
puis retour vers la station. Toutes les heures, on arrête le bateau
pour changer 50% du volume d’eau des bidons car avec 40°C à l’ombre,
le risque de cuisson est relativement élevé. On jettera bien quelques
poissons morts aux aigles pêcheurs en imitant leurs cris pour les
attirer, on se partagera quelques cigarettes mouillées, mais l’essentiel
de l’attention restera portée sur le repas du soir. En effet, les
plongeurs ont capturé un gros poisson chat de 70 cm (Chrysichthys
brachynema) qui donnera à manger à toutes les familles des plongeurs
de Chitili. On s’arrête ainsi au village pour y déposer la prise
du jour et près de 300 Grammatotria lemairii préalablement
séchés sur le filet de la cage disposée en travers du bateau. Les
enfants sont ravis. Ils montent sur le bateau et sautent à l’eau
à 100 mètres au large.
Arrivés à
la station, les poissons sont débarqués en premier puis placés dans
des petits bassins afin d’observer leur comportement. S’ils nagent
la tête en bas, c’est que la décompression a été un peu trop rapide.
Aujourd’hui, ça va. Mais rien n’est gagné, on verra ça au petit
matin.
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| Xenotilapia
ochrogenys |
Séchage
des Grammatotria lemairii |
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