Interview d'Ad Konings
Décembre 1998

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 Interview réalisée par Eric Genevelle

Pour commencer, je voudrais te remercier d'avoir accepté de répondre à cette interview pour le compte du site Web Tanganyika Cichlids. Cette interview sera principalement axée sur ton expérience et sur certains points précis concernant le lac Tanganyika.

Dans une interview que tu as donnée en 1997 à Juan Miguel Artigas, tu nous relatais ta première expédition au lac Malawi. Pour le Tanganyika, comment as-tu monté ta première expédition et comment s'est elle déroulée?

Mon premier voyage au lac Tanganyika date de 1986 et je l'ai effectué en compagnie de Dirk Verduijn de Verduijn Cichlids (Pays bas). J'avais aussi organisé ce voyage avec l'aide de Horst Walter Dieckoff, qui importait alors des poissons pour la famille Vaitha à Kigoma. Dirk avait obtenu par l'intermédiaire d'un client Français l'adresse d'un autre Français situé à Bujumbura qui serait ravi de nous accueillir au Burundi. Ce Français s'est avéré être un type très sympathique: Patrice Faye, bien connu des voyageurs qui veulent se rendre en Afrique. Il faisait du business et connaissait à peu près tout le monde dans le pays. Nous avons passé 12 jours au Burundi, puis nous avons pris un bateau pour la Tanzanie à Kigoma, où Horst Dieckoff, qui était arrivé juste avant notre départ de Kigoma, nous introduisit auprès de la famille Vaitha. Ces derniers nous accueillirent quelques temps et nous prêtèrent un bateau grâce auquel nous avons pu au départ de la zone de Kigoma, visiter le parc naturel de Gombe où était installé la spécialiste en Chimpanzés Janes Goodall. Grâce à un Danois qui s'occupait du ferry traversant le lac, nous avons pu louer un bateau à la journée pour visiter Cap Kabogo (coût: 800 $, ce qui était une grosse somme déjà à cette époque pour une journée seulement). A notre retour à Kigoma, nous avons loué une barque à moteur à 200 $ par jour (mais sans l'essence qu'heureusement Patricia a pu nous fournir) et nous sommes allés à Nyanza Lac pour faire du "masque - tuba". Nous avons ensuite été agressés en prenant des coups sur la tête à Bujumbura mais nous avons pu nous en sortir sans que les voleurs aient pu nous détrousser. Un voyage très impressionnant.

Combien de fois t'es tu rendu au Tanganyika et à ton avis, quelle est la meilleure période de l'année pour s'y rendre?

J'y suis allé 6 fois et pour moi, la meilleure période est mai - juin.

A ta connaissance, quels conseils pourrais-tu donner à une personne qui voudrait s'y rendre? Est-ce nécessaire de passer par un collecteur ou est-il possible de tenter l'aventure en indépendant sans trop de risques?

Je ne conseille à personne de s'y rendre sans connaître au moins quelqu'un sur place. En effet, il est possible que les problèmes s'accumulent très rapidement et cela risque de coûter cher pour se tirer d'un mauvais pas, quand il ne s'agit pas de quitter rapidement le pays. Le seul endroit où il est possible de se rendre sans contact avec possibilité d'être accueilli par une personne ayant un bateau et connaissant les côtes est le lodge de Kasaba Bay en Zambie. Bien qu'il soit impossible de nager ou plonger devant le lodge (trop de crocodiles), ils possèdent (ou ont possédé?) des bateaux qu'il est possible de louer. Le problème pour les plongeurs est qu'ils doivent apporter tout leur matériel et que les seuls endroits où on peut trouver un compresseur sont les deux stations de collectes de poissons en Zambie. Les autres pays sont trop instables. Le Burundi n'est pas desservi par des lignes aériennes régulières et le Congo est encore plein de cadavres. La Tanzanie est très bureaucratique et il est nécessaire de multiplier les permis et autorisations pour circuler et en dehors de l'hôtel de la gare à Kigoma, il n'y a nul endroit où rester. De plus, le camping sur la plage est très risqué. La Zambie reste donc le seul endroit calme pour le moment et plusieurs lodges disponibles ainsi que d'autres sites pour dormir de moins bonne qualité mais qui restent acceptables si besoin est. A Mpulungu se trouve la Tanganyika Lodge, de qualité douteuse mais qui est parfois utilisée par les scientifiques qui veulent stationner sur place. Reste qu'il vous faudra trouver un compresseur si vous êtes plongeur.

En Octobre 1998, tu avais organisé un safari au Kalambo Lodge et qui avait été annulé car Toby Veall avait du s'absenter à cette période. Penses-tu pouvoir remettre ce voyage l'année prochaine et si ce n'est pas possible, sais-tu si Toby accueille les touristes? et comment entrer en contact avec lui?

Je prévois d'organiser ce safari en juin 1999 mais je n'ai pas encore abordé les détails avec Toby. J'espère pouvoir monter le même programme que celui prévu en 1998. Toby accueille les touristes et cet endroit est de loin le meilleur que je connaisse pour commencer une expédition. Sur mon site Web (www.cichlidpress.com/safari), j'ai quelque précisions sur son installation et les questions le concernant sont directement envoyées à Toby. Tu y trouveras son adresse.

Depuis le temps que tu vas là-bas, as-tu visité toutes les côtes du lac et si oui, quelle serait ta motivation pour y retourner?

Je n'ai jamais visité la partie nord entre Uvira et Kavala et en ce moment et vu le contexte politique, ce n'est pas évident d'y aller. Je retournerai au lac pour découvrir de nouvelles choses sur les cichlidés. J'aime tellement les cichlidés que je ne peux m'en passer. Aussi, je n'ai pas besoin de motivation particulière pour me rendre à un endroit plutôt qu'un autre du lac.

Penses-tu que l'on va y découvrir de nouvelles espèces ou seulement des races d'espèces déjà connues?

Cela dépend. Certains "splitters" (personnes aimant donner un nom d'espèce à chaque race découverte) trouveront de nouvelles espèces dans chaque baie mais sinon, je pense que toutes les espèces ont été inventoriées et que l'on ne découvrira que des variantes géographiques d'espèces liées aux biotopes rocheux ou de zones profondes. Bien sûr, il est toujours possible de faire de nouvelles découvertes importantes.

Si des espèces nouvelles étaient à découvrir, dans quel type de biotope à ton avis seraient-elles?

Il y a deux endroits où on pourrait découvrir de nouvelles espèces: les fonds sablonneux et vaseux, en particulier dans les zones profondes ainsi que dans les zones rocheuses situées à plus de 40 m.

On parle beaucoup des problèmes de déforestation autour du lac qui pourraient détruire certains biotopes et donc provoquer la disparition de certaines espèces. As-tu pu noter ce type de phénomène comme au Burundi?

Presque toutes les zones sont déforestées sauf dans les zones rocheuses abruptes situées au sud du Congo et en Tanzanie. Je ne pense pas réellement que cela détruise certains biotopes mais cela provoque une explosion des algues, réduisant la visibilité et en fait, augmente la quantité de nourriture pour les poissons (en extrapolant, dans une eau trouble, les algues vont mourir dans les eaux profondes et avec elles les poissons qui s'en nourrissent). Un plongeur travaillant pour un collecteur à Kigoma dans les années 80 me disait qu'il avait noté que la visibilité avait chuté quand il était retourné au lac au début des années 90. Reste que le lac restera un endroit superbe aussi longtemps qu'il n'y aura pas d'infrastructure sur son pourtour et nous ne devons pas craindre de pollution pour les prochaines années. La principale menace est la sur-pêche.

Dans un numéro de Cichlid News, tu parlais d'une opération de collecte de Tropheus duboisi Maswa que Toby avait effectué et qu'il avait ainsi capturé plus de 500 femelles adultes à des fins de reproduction. Penses-tu que ce genre de collecte puisse mettre en danger la survivance de l'espèce ou de la race dans ce cas précis?

Si ce genre d'opération est effectué régulièrement, c'est sûr que cela va affecter négativement la population. Depuis 1997, il n'avait pas été collecté un seul Maswa et je pense que la population a retrouvé un nombre normal d'individu depuis cette collecte. Des observations similaires ont été effectuées au Malawi ou un grand nombre, milliers par milliers, de poissons d'une même espèce ont été collectés pendant des années. Ces espèces sont toujours présentes en ces lieux et peuvent toujours être collectées à des fins économiques. Si une espèce se raréfie, pour quelque raison que ce soit, les collecteurs de poissons ne capturerons plus ce poisson, car le coût deviendrait trop élevé compte tenu du nombre de spécimens collectés.

On parle parfois de certaines races qui deviendraient excessivement rares en milieu naturel comme le Tropheus Sp Black de Kiriza. Ne serait-il pas judicieux d'interdire la collecte de ces poissons pendant quelques années, et si oui, est-ce possible?

Il serait en effet intéressant d'avoir une institution indépendante qui contrôlerait le déclin de certaines espèces ou races et qui interdirait leur collecte ou la réduirait à un certain quota, mais en réalité cela ne pourrait pas marcher en raison de la corruption. Personnellement, je ne pense pas qu'il y ait d'espèce ou race en voie d'extinction causée par l'intervention des collecteurs de poissons ornementaux. Les locaux qui capturent tout ce qu'ils peuvent jours après jours peuvent éventuellement causer plus de mal mais aussi longtemps que le coût de capture d'un Tropheus Kiriza sera assez bas pour permettre la capture d'un seul spécimen, la population n'a rien à craindre. Je ne pense pas qu'un importateur acceptera de payer 500$ pour un seul Kiriza ou pour tout autre cichlidé du lac Tanganyika.

Les stations de collecte sur le Tanganyika sont plutôt rares et de plus en plus s'orientent vers la reproduction en bassin. Penses-tu que ce soit une bonne idée et est-ce que cela ne risque pas la dégénérescence des poissons qui seront finalement exportés (comme on peux parfois l'observer chez les reproductions issues de la station de reproduction de Brichard (Fishes of Burundi))?

C'est une bonne idée de reproduire les poissons en Afrique car le stock de reproducteur est régulièrement changé. De plus en plus de poissons de bonne qualité sont maintenant reproduits en captivité en Europe, aux USA et en Asie. Aussi la demande de poissons sauvages se réduit. Plusieurs exportateurs s'orientent tout doucement vers l'accueil des touristes et des aquariophiles qui veulent voir les poissons dans le milieu naturel.

Tu sembles souvent en désaccord avec les conclusions qui sont faites à partir des études d'ADN sur les cichlidés (voir à ce sujet ton article sur le Cichlid Year Book). Remets-tu en cause les méthodes d'analyse ou les résultats?

Les deux. La plupart des dernières études utilisaient de l'ADN mitochondrial mais la plupart des scientifiques continuant à travailler sur l'ADN pense que ces méthodes ne sont pas adéquates pour nous renseigner sur l'arbre phylogénétique d'un groupe de cichlidés. Les études sur l'ADN mitochondrial est maintenant largement abandonné lorsque l'on utilise les cichlidés du Rift Africain et d'autres méthodes sont à ce jour essayées. Les derniers développements sont réalisés avec ce que l'on appelle des SINEs et ils donnent des résultats très intéressants. Quand on regarde ce qui a été fait avec l'ADN mitochondrial, on s'aperçoit que la plupart des études ont été faites à partir d'un seul spécimen par espèce et que les conclusions ont étés faites à partir de ces derniers. Les analyses assistées par ordinateur donnent des résultats totalement différents quand on prend plusieurs spécimens, c'est à dire au moins 50, ou mieux 100 individus par population.

Tu ne sembles pas du même avis que certains chercheurs qui mettent un nouveau nom d'espèce pour chaque race découverte (Neolamprologus helianthus ou Lamprologus laporagramma). N'y a-t-il pas de dialogues entre spécialistes avant de valider certains taxons?
Ps: Pour en connaître plus sur ces nouvelles espèces, rendez-vous à la page On line avec Ad. Konings

Non, la plupart des publications ne sont pas soumises à contestation et seulement en de très rares cas un manuscrit pour une nouvelle description est soumis à l'avis d'autres spécialistes avant publication. C'est un type de presse qui est très libérale. En ce qui me concerne, je ne suis pressé par aucune obligation financière qui me contraindrait à me faire de la publicité en publiant des découvertes, contrairement aux autres scientifiques qui eux, doivent produire.

Tu as déjà publié 3 vidéos sur le Malawi, pourquoi jamais sur le Tanganyika?

Parce que j'ai déjà perdu trop d'argent avec ces dernières.

Quels sont tes futurs projets et penses-tu venir en France pour la promotion de la nouvelle version de Tanganyika Cichlids?

Je viens juste de finir ce nouveau livre sur le Tanganyika (et il me semble sympa) et Jean-Marie Londiveau est en train de le traduire en Français. Je serai en Europe en Avril mais j'ai déjà 4 engagements et aussi, je ne pense pas avoir le temps de venir en France, malheureusement, en 1999.

Si tu aimes surfer sur le Web, quelles sont tes adresses favorites en ce qui concerne les cichlidés?

J'utilise le Web la plupart du temps quand j'ai besoin d'une information précise ou pour commander quelque chose, je surfe très peu. Je suis très impressionné par ton site, en particulier pour ce que tu fais en Français, et bien sûr, par le fameux site de Juan Miguel Artigas (Cichlid Room Magazine).

Merci de tes questions, et prends beaucoup plaisir avec tes cichlidés !

Ad Konings
14/12/1998

 

Tanganyika Cichlids 
http://tanganyika-cichlids.com
Eric Genevelle