Les Cinq Frères

 Par Eric Genevelle (janvier 1999)Par Eric Genevelle
(Photos Liliane)

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Les premières lueurs du jour commençaient à percer le brouillard matinal et je décidais de reculer mes pieds. La houle est à peine développée mais lèche suffisamment le rivage pour que j’évite de me tremper. Il y a peu je n’aurai pas hésité, mais l’âge faisant, le risque de glisser et de ne plus savoir nager me conforte dans l’idée de rester sur mon rocher, juste par besoin, celui de pêcher.

Il est vrai qu’ici les prises sont maigres et les ventres peu rebondis, mais je n’ai plus l’âge de partir au large, avec le fils qui m’est resté. Nous avions cinq enfants, tous plus noirs que l’ébène et nul n’avait l’égal de leur large sourire d’ivoire lorsque je leur laissais border les voiles.

L’aîné était parti pour ces compagnies hauturières, du jour où de la baie il devina le reflet du banc sous les lampes à huile. Mais que pouvait-il faire d’autre? Nous n’étions que des humbles pêcheurs à tirer les filets sur la rive. Il en rêve peut-être encore de ces nuits à attendre, à relever les nasses sous les larmes des étoiles qui sécheront plus tard sur les plages.

Le second est là, devant moi, à quelques jets de pierre. Je le surveille quand il part, pour m’assurer qu’il est encore là. Ce soir, après les prières, il m’expliquera qu’il sera chef, s’il ne se noie pas. Lui aussi il pêche. Mais ses poissons il ne les tue pas. Il sait qu’ensuite ils voyagent pour des mondes qu’il n’imagine pas, pour des gens qui les aiment, mais qui ne les mangent pas. Il sait par contre ce qu’il gagne, qu’avant la prochaine lune il se mariera, que son métier, il l’aime et qu’il survivra.

Le troisième est mort. Comme le quatrième. Ils ne reviendront pas. Ils sont morts par celle, qui lorsque l’on n'est pas fidèle, ne nous épargne pas.

Le cinquième est trop jeune. Il ne comprend pas. C’est moi qui ai peur qu’il ne grandisse pas. Les soirs où les vents se lèvent on croit entendre des cris. Ce sont ceux des enfants qu’on enlève et des sanglantes tueries. A le regarder, il est bien peu de chose aux regards des Etats, de leur géométrie, de l’éclat de leurs armes et de leurs profits.

Un jour je lui montrerai les eaux du lac et combien elles nous protègent. Qu’elles nous donnent la vie mais charrient aussi les corps et son cortège de désespoir.

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Tanganyika Cichlids 
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Eric Genevelle