
Les premières lueurs du jour
commençaient à percer le brouillard matinal et je décidais de reculer mes pieds. La
houle est à peine développée mais lèche suffisamment le rivage pour que jévite
de me tremper. Il y a peu je naurai pas hésité, mais lâge faisant, le
risque de glisser et de ne plus savoir nager me conforte dans lidée de rester sur
mon rocher, juste par besoin, celui de pêcher.
Il est vrai quici les
prises sont maigres et les ventres peu rebondis, mais je nai plus lâge de
partir au large, avec le fils qui mest resté. Nous avions cinq enfants, tous plus
noirs que lébène et nul navait légal de leur large sourire
divoire lorsque je leur laissais border les voiles.
Laîné était parti
pour ces compagnies hauturières, du jour où de la baie il devina le reflet du banc sous
les lampes à huile. Mais que pouvait-il faire dautre? Nous nétions que des
humbles pêcheurs à tirer les filets sur la rive. Il en rêve peut-être encore de ces
nuits à attendre, à relever les nasses sous les larmes des étoiles qui sécheront plus
tard sur les plages.
Le second est là, devant
moi, à quelques jets de pierre. Je le surveille quand il part, pour massurer
quil est encore là. Ce soir, après les prières, il mexpliquera quil
sera chef, sil ne se noie pas. Lui aussi il pêche. Mais ses poissons il ne les tue
pas. Il sait quensuite ils voyagent pour des mondes quil nimagine pas,
pour des gens qui les aiment, mais qui ne les mangent pas. Il sait par contre ce
quil gagne, quavant la prochaine lune il se mariera, que son métier, il
laime et quil survivra.
Le troisième est mort. Comme
le quatrième. Ils ne reviendront pas. Ils sont morts par celle, qui lorsque lon
n'est pas fidèle, ne nous épargne pas.
Le cinquième est trop jeune.
Il ne comprend pas. Cest moi qui ai peur quil ne grandisse pas. Les soirs où
les vents se lèvent on croit entendre des cris. Ce sont ceux des enfants quon
enlève et des sanglantes tueries. A le regarder, il est bien peu de chose aux regards des
Etats, de leur géométrie, de léclat de leurs armes et de leurs profits.
Un jour je lui montrerai les
eaux du lac et combien elles nous protègent. Quelles nous donnent la vie mais
charrient aussi les corps et son cortège de désespoir.
