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Heinz
Büescher
Pour commencer, je voudrais te remercier d'avoir bien voulu répondre à cette interview pour le site web de Tanganyika Cichlids. Cette interview porte principalement sur tes expériences et sur différents points concernant le lac Tanganyika. Peux-tu nous expliquer pourquoi tu travailles sur les cichlidés du lac Tanganyika et quelles ont été tes premières expériences ? Je suis aquariophile depuis plus de 40 ans. J'ai débuté avec des cichlidés nains comme des Nanacara anomala lorsque j'étais étudiant dans les années 50. Par la suite, j'ai acquis des characidés ainsi que d'autres cichlidés nains d'Amérique Centrale. En 1968, j'ai acheté mes premiers cichlidés du Malawi, Melanochromis auratus (à l'époque Pseudotropheus), puis des Cyrtocara moorii et des espèces du genre Labeotropheus. A cette époque, les premiers cichlidés du Tanganyika arrivaient sur le marché. Malheureusement pour moi, ils étaient inaccessibles, les prix étant alors prohibitifs. J'ai du donc attendre les deuxièmes ou troisièmes générations (même les reproductions étaient horriblement chères): Tropheus moorii Brabant, Julidochromis ornatus de la région d'Uvira etc. Je pense que c'était en 1974. Alf Dickfeld, propriétaire d'une agence de voyages Allemande, organisa les premiers voyages à Kasaba et Nkamba Bay en Zambia. En 1976, j'ai pu lire le compte rendu d'une de ces expéditions et j'ai été alors fasciné par cette région du monde. J'ai fait mon premier voyage en 1980. C'était en Zambie, un circuit combinant un safari pédestre au sud du parc National de Lunangwa et une excursion au lodge de Kasaba Bay. Es-tu un cichlidophile ou uniquement un scientifique qui travaille sur le domaine ? A Novartis Pharma, mon travail n'est pas de travailler sur les cichlidés (ce qui n'exclu pas de travailler occasionnellement sur le domaine, même parfois entre 8 heures du matin et 16 heures le soir). Bref, je suis un cichlidophile. Quelle est ta formation universitaire et scientifique ? J'ai étudié la pharmacologie et les expérimentations animales. J'ai été ensuite employé dans un service de recherche pharmaceutique d'une pré-clinique comme assistant de recherche. Combien de fois es-tu allé au Tanganyika et quelle est à ton avis la période idéale pour s'y rendre ? Je suis allé 14 fois au lac Tanganyika. Pour plusieurs raisons, la deuxième partie de ta question est plus difficile à répondre. Premièrement, ça dépend de quelle zone du lac on parle: Le lac couvre 3 lattitudes, aussi, le climat varie beaucoup entre ces dernières. Pendant la saison humide (de octobre à avril), les déplacements en bateau peuvent être périlleux en raison des orages courts mais violents et des pluies torrentielles. La saison sèche peux aussi poser problème en raison des vents violents qui peuvent vous clouer sur place pendant plusieurs jours. La pire saison est le mois de juin (principalement dans la zone centrale du lac). Les pêcheurs ne sortent même pas en bateau. Un autre facteur déterminant est le développement du plancton qui rend les eaux troubles. Ce développement varie en fonction des zones et des années et peux varier d'une année à l'autre à un même endroit. En général, la période située entre la fin de la saison sèche et le début de la période humide est la meilleure pour se rendre au lac. Mais même à cette période, on ne saurait prendre garde des tempêtes occasionnelles. Quel conseil donnerais-tu à un cichlidophile qui voudrait se rendre au lac ? Est-il nécessaire de passer par un collecteur ou peut-on tenter l'aventure seul sans prendre trop de risques ? Ca dépend de ce que tu veux faire et dans quel pays et de ta définition du risque. Le pays le plus facile est la Zambie. Tu peux y trouver des lodges assez honereuses à Kasaba et à Nkamba Bay. Tu peux trouver des lodges moins chères près de Mpulungu. Prendre contact avec un exportateur comme Toby Veall en Zambie ou African Diving en Tanzanie rend les choses plus faciles. En ce moment, le Burundi est très dangereux en raison des activités des rebels au sud de Bujumbura. Le Congo (ex Zaïre) n'est pas accessible en raison de la guerre civile. La côte entière du pays est aux mains des rebels, Kalémie est complètement isolé du reste du pays, et, comme Moba, couramment bombardé. Depuis le temps que tu vas au lac, as-tu visité l'intégralité des côtes ? Si oui, quelles seraient tes motivations pour y retourner ? J'ai entièrement visité les côtes de Zambie, presque totalement les côtes de l'actuel Congo et quelques localités du sud de la Tanzanie. Mes motivation pour retourner au lac (ou dans certains endroits en particulier) ? Chaque journée au lac apporte les motivations pour la prochaine. Penses-tu que l'on va découvrir de nouvelles espèces dans le lac ou simplement de nouvelles races d'espèces déjà répertoriées ? Je suis certain que l'on va découvrir de nouvelles espèces. Certaines d'entre elles sont déjà dans mes aquariums. Cependant, ces découvertes ne devraient pas être aussi spectaculaires que dans le passé, ces espèces ayant de grandes similitudes avec celles que l'on connaît déjà. Mais de nouvelles races géographiques peuvent aissi être spectaculaires. Regarde la race de Lamprologus kungweensis qui possède des points sur la nageoire dorsale des deux sexes et la race de Neolamprologus longicaudatus qui possède des nageoires pectorales rouge sombre (toutes deux présentées dans le numéro spécial Tanganyika de la revue DATZ). Si des espèces restent à découvrir, dans quel type de biotope peuvent elles se trouver ? Il est probable que de nouvelles espèces se trouvent dans la zone sub-litorale, à une profondeur supérieure à 30/40 mètres et dans un habitat haut en relief. L'exemple type de ce genre de découverte peut être représenté par Neolamprologus variostigma, que j'ai décrit en 1995. On parle souvent des problèmes de déforestation autour du lac qui pourraient détruire certains biotopes sous lacustes et ainsi causer la disparition de certaines races de cichlidés. Qu'en penses-tu ? La déforestation (par la main de l'homme ou par des causes naturelles) autour du lac n'est pas un phénomène nouveau, même si c'est un problème important. Pendant la première partie du siècle précédent, de grandes quantités de terre ont été chariées dans le lac alors que les pluies abondantes faisaient monter l'eau du lac à son niveau historique maximum (avant que ne se produise la "débacle" de la Lukuga river). Tu trouveras des notes à ce sujet dans un de mes articles "Cichlid Community" qui a été proposé pour la RFC) A ma connaissance, il n'y a jamais eut de travaux scientifiques pour démontrer l'incidence de la déforestation sur la disparition de certains cichlidés. Personne n'a évalué le nombre d'individus d'une population avant et après un événement de ce genre. Ceci n'exclut pas une corrélation entre la diversité des espèces et les zones déforestées, mais un taux élévé de sédiments jouxté avec un faible nombre d'espèces de cichlidés doit se justifier par d'autres facteurs. On parle de certaines races qui ne vivent qu'en tout petit nombre comme le Tropheus sp Black Kiriza. Selon toi, ne serait-ce pas judicieux d'interdir la collecte de ces poissons pendant quelques années. Si oui, est-ce possible ? En réalité, les espèces qui ont une distribution géographique très limitée peuvent être sérieusement touchées par des opérations de collecte aveugles. Un ichthyologiste Congolais se plaignait de ce problème. A cette époque, un collecteur Allemand basé à Uvira obligeait ses collecteurs à prélever le plus possible de Tropheus sp Black Bemba. Les Tropheus sont potentiellement en danger en raison de leur distribution verticale limitée. Les races et espèces locales qui ont une plus grande distribution verticale (comme O. nasuta ou C. furcifer) sont moins affectées par ces problèmes car les individus qui sont en zone profonde sont plus difficiles à capturer. Cela forme donc un réservoir naturel isolé de la main prédatrice de l'homme. Préserver la diversité des cichlidés nécessiterait un programme de gestion du stock (ce qui sous entend avoir une bonne connaissance des espèces), un permi de pêche pour les espèces sensibles et un contrôle des exportateurs. Mais par qui ? Concrètement, c'est complètement irréaliste. Tout simplement parce que les pays riverains auraient des lois différentes, les collecteurs iraient pêcher en fraude sur la rive opposée du lac et la corruption des autorités locales aurait vite fait de prendre le pas. Aujourd'hui (au moins au Congo), le problème de disparition d'espèces est en baisse en raison de la guerre civile. On trouve même des espèces en voie de disparition, comme Crocodylus niloticus, qui devraient augmenter en nombre dans un futur assez proche. Les stations de collecte sur le Tanganyika sont plutôt rares et de plus en plus s'orientent vers la reproduction en bassin. Penses-tu que c'est une bonne idée et est-ce que cela ne risque pas la dégénérescence des poissons qui seront finalement exportés (comme on peux parfois l'observer chez les reproductions issues de la station de reproduction de Brichard (-fishes of Burundi-)? Est-ce que les poissons de cette compagnie sont réellement dégénérés ? (comment définit-on la dégénerescence ?) Premièrement, la reproduction en bassin est un moyen de réduire les coûts élevés de fuel ou pour mettre à disposition des poissons qui sont inaccessibles en raison des problèmes politiques de certains pays. De plus, cela permet d'avoir en quantité des poissons qui sont rares dans leur habitat naturel, fragiles au transport et à la capture ou honéreux à capturer (poissons isolés ou situés à grande profondeur). En raison de la composition différente de la nourriture et des techniques de pontes modifiées, les cichlidés élevés en bassin peuvent paraître en effet différents des sauvages. Mais ce constat montre plus une certaine plasticité phénotypique qu'une dégenérescence. Cela n'empêche pas que cela arrive parfois en aquarium par consanguinité des souches. Un autre danger potentiel est la contamination par des parasites, microbes at autres pestes (si les poissons ne sont pas traités en conséquence). Il y a un interessant débat entre les spécialistes du lac à propos de la validité ou non de nouveaux taxons qui ne seraient en fait que des races géographiques d'espèces déjà répertoriées (par exemple, Ad Konings dit que parfois tu est un "splitter" (séparateur) et qu'il n'en n'est pas un). N'existe t-il pas de dialogue entre spécialistes avant de valider un nouveau taxon ? Ce n'est pas l'endroit pour discuter des différents concepts d'espèce. En résumé, les espèces sont des entités biologiques avec une relation parentale d'ancètres et de descendants. Elles représentent des unités évolutives avec des caractéristiques qui permettent de les distinguer les unes des autres. Des surnoms de type "Splitter" ne contriburont jamais significativement à faire avancer la systématique. Pour reprendre une ancien débat du site sur le Lamprologus meleagris (voir On line avec Ad. Konings), le diamètre de l'il est un caractère distinctif chez les cichlidés. Si on prenait le temps de lire ma description, on s'apercevrait que la méthode adoptée pour les mesures anatomiques font référence à la publication de Barel et al. qui a donné les normes de calcul métriques des yeux. Enfin, la validité des publications en taxonomie est soumise à des révisions et à des contrôles avant d'être publiées dans des journaux de renom. Pourquoi n'as tu jamais publié de livre sur le domaine ? Actuellement, je continue de travailler sur les espèces non décrites. Ma collection de poissons n'est pas réduite à des "cadavres momifiés" (avec des centaines de radios aux rayons X en attente de décriptage), mais comprend environ 60 aquariums pleins de vie. Reposes-moi la question au siècle prochain. Quels sont tes futurs projets et penses-tu venir en France prochainement pour une conférence ? Je vai à quelques kilomètres de Kingersheim près de Mulhouse le 26 mars pour une conférence Si tu aimes surfer sur le Web, quelles sont tes adresses favorites ? De temps en temps, je vais jeter un il sur Aquanet, le site de Cichlid Room Companion et, bien sûr, sur Tanganyika Cichlids. La page de Armke vaut aussi le coup (en tant que commerçant). |
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